Sommes-nous à un tournant de l'histoire politique du Québec?
C'est la question que nous pouvons nous poser à la suite des élections du 26 mars dernier. En effet, le Parti libéral du Québec voit sa base francophone s'effriter de plus en plus tandis que le Parti québécois poursuit sa dégringolade depuis les élections de 1998 et de 2003. En revanche, l'Action démocratique du Québec (ADQ) qui vivotait avec son chef Mario Dumont à l'Assemblée nationale depuis plus de 10 ans, connaît une croissance fulgurante amorcée en 2003, l'année des faux espoirs, et en 2007, par une vague d'appuis qui a déferlé sur plusieurs régions du Québec.
Sauf au début de la Confédération alors que les Conservateurs dominaient la scène politique provinciale, le Parti libéral est vite devenu le parti de la continuité ne cédant que rarement le pouvoir à ses détracteurs. En fait, l'idéologie libérale a fait entrer la société québécoise dans la modernité avec l'industrialisation et l'arrivée des investissements étrangers, l'urbanisation et la consommation. Les autres partis sont souvent nés de la dissidence de certains membres du Parti libéral lors de crises majeures ou de périodes charnières dans l'évolution de la société québécoise. Qu'on pense au Parti national du très libéral et nationaliste, Honoré-Mercier qui a pris le pouvoir en 1886, à la suite de la répression des métis français du Manitoba et de la pendaison de Louis Riel.
Une quarantaine d'années plus tard plus précisément en 1934, l'Action libérale nationale fondée par Paul Gouin et de jeunes dissidents libéraux, voyait le jour en réponse au trop long règne du premier ministre libéral Alexandre Taschereau dont le dernier mandat fut marqué par de nombreux scandales. Le Parti de Paul Gouin s'associera au conservateur Maurice Duplessis pour battre les libéraux en 1935. Hélas, Paul Gouin avait sous-estimé le rusé Duplessis qui fera cavalier seul et prendra le pouvoir sans l'aide des dissidents libéraux, un an plus tard avec un nouveau parti baptisé Union nationale.
La montée du nationalisme ajoutée au sentiment d'impuissance des artisans de la Révolution tranquille dans le régime fédéral des années '60, a précipité dans la dissidence des militants libéraux, dont le plus célèbre des ministres du gouvernement Lesage, René Lévesque. En octobre 1968, René Lévesque fonde le Parti québécois (PQ) qui délogera du pouvoir les Libéraux de Robert Bourassa, huit ans plus tard. Entre temps l'Union nationale a fermé boutique et le Ralliement créditiste de Camil Samson et Fabien Roy a connu un succès éphémère avant de disparaître... dans la grande région de Québec.
À chacun des moments charnières de notre histoire, de nouvelles forces politiques émergent le plus souvent des divisions au sein du Parti libéral, parfois dans des milieux plus conservateurs en réaction aux excès des libéraux: scandales, lourdeur bureaucratique et interventionnisme excessif de l'État, élitisme et manque d'écoute du public. À noter toutefois que le Parti libéral corrige rapidement ses erreurs, gouvernant le plus possible au centre, récupérant au passage les idées les plus populaires de ses propres dissidents.
Mario Dumont et son maître à penser Jean Allaire sont aussi d'anciens libéraux dont les récents succès électoraux démontrent qu'ils ont ratissé large en récupérant le vote des mécontents et des sceptiques dans une sorte de fronde à la manière créditiste dans des régions rurales ou semi-rurales traditionalistes comme Bellechasse, Montmagny et Lotbinière. Mais le véritable triomphe de "Super Mario" aux dernières élections, c'est d'avoir réalisé une percée majeure dans les couronnes nord et sud de Montréal chez les banlieusards de classe moyenne. L'ADQ va-t-elle succéder au PQ comme alternative au pouvoir tranquille et constant des libéraux? Chose certaine on vit actuellement une nouvelle période charnière de notre histoire.