QUEBEC - Des multinationales étrangères tentent de prendre le contrôle des cliniques de radiologie du Québec, mais le gouvernement s'apprête à leur couper l'herbe sous le pied.
Passé inaperçu, le projet de loi 95, déposé vendredi par le ministre de la Santé, Philippe Couillard, constituera un verrou qui les empêchera d'étendre encore davantage l'emprise du privé sur le système de santé.
A l'étude depuis un certain temps, le projet de loi ne devait être déposé qu'à l'automne, mais l'imminence de prises de contrôle étrangères a forcé le ministre à accélérer le processus.
"Il y avait une urgence d'agir", a soutenu le président de la Fédération des médecins spécialistes, et lui-même radiologiste, le Dr Gaétan Barrette, lors d'une entrevue à La Presse Canadienne.
C'est lui qui a tiré la sonnette d'alarme et convaincu le ministre d'agir dès maintenant. L'adoption du projet de loi 95 d'ici à la fin des travaux a l'Assemblée nationale, dans les jours qui viennent, n'est donc plus qu'une formalité, les deux partis d'opposition ayant décidé d'appuyer la démarche.
"Il y a des gens qui voient le prochain pays industrialisé à se privatiser comme étant le Canada, et dans le Canada, c'est le Québec qui est le Klondike, selon le Dr Barrette. Il y a des gens qui font des offres, des gens d'ici et d'ailleurs", qui veulent acheter des réseaux de cliniques médicales pour faire des affaires d'or.
L'arrêt Chaoulli de la Cour suprême, qui a levé l'interdiction de contracter une assurance privée, et la loi 33, qui a suivi en 2006, ont été perçus par certaines personnes du milieu des affaires comme une porte grande ouverte au secteur privé en santé.
Ces gens ne cachent pas "qu'ils ont l'ambition de se construire des empires" avec nos cliniques médicales, a dit le radiologiste, à propos de firmes étrangères qui s'informent régulièrement auprès de lui des possibilités d'acquisitions de laboratoires au Québec.
La radiologie serait perçue comme la porte d'entrée du système pour tenter de mettre le grappin sur l'ensemble des cliniques privées du secteur de la santé, d'où l'importance de bien encadrer le mode de propriété des cliniques de radiographie, fait valoir le médecin, qui insiste pour que les cliniques demeurent sous contrôle médical.
"Il y a vraiment beaucoup de gens qui voient grand", a-t-il ajouté, en refusant cependant de donner des noms de firmes ou de personnes qui l'ont contacté sous le sceau de la confidentialité.
"Ce sont des entrepreneurs, donc qui sont un peu prédateurs et qui s'essaient", s'est-il contenté de dire à leur sujet. Mais à ses yeux, il ne fait aucun doute que l'Assemblée nationale devait sans tarder envoyer un message très clair indiquant que les cliniques médicales du Québec n'étaient pas à vendre au plus offrant.
Le projet de loi 95 prévoit qu'un laboratoire de radiologie diagnostique ne pourra appartenir qu'à un médecin radiologiste ou encore à une firme "contrôlée majoritairement par de tels médecins".
La prise de contrôle par des intérêts étrangers entraînerait inévitablement certains dérapages, selon lui. Dans certains pays, on peut voir une compagnie acheter une clinique et exporter les examens, par exemple en Inde, pour épargner des coûts. Dès lors, "vous n'avez plus aucun contrôle, a-t-il expliqué. Vous ne savez pas qui les lit (les radiographies) et surtout, s'il y a un problème, à qui vous allez-vous vous adresser?"
Le projet de loi 95 viendra en fait combler un trou de la loi 33, adoptée par l'Assemblée nationale en décembre 2006. Cette loi, devenue nécessaire à la suite du jugement Chaoulli rendu par la Cour suprême, autorise le recours à l'assurance privée pour trois types d'interventions (hanche, genou et cataracte).
Une dizaine de cliniques de radiologie, sur la centaine présentement en activité au Québec, appartiennent déjà à des intérêts privés. Le recours au privé dans le secteur de la radiologie est très fréquent et permet d'éviter les interminables listes d'attente avant d'obtenir un rendez-vous.
Tant que l'activité du privé se fait en partenariat avec le public et sous contrôle médical strict, le Dr Barrette n'y voit pas de problème.
Le président de la Fédération des médecins spécialistes est d'ailleurs très satisfait du projet de loi, qui va même au-delà de ses attentes.
"C'est un excellent verrou. C'est un projet de loi que je juge agressif, en ce qui a trait aux garanties et aux balises."
Un examen de résonance magnétique peut coûter entre 600 et 900 $ et une tomographie par émission de positons, entre 2350 $ et 2850 $.
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