Raymond Corriveau, président du Conseil de presse du Québec depuis 4 ans et professeur en communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières. (Photo: Claude Demers)
Les médias ont-ils alimenté la «crise» des accommodements raisonnables?
Deux spécialistes répondent non
Plus d’une fois lors des forums publics de la Commission Bouchard-Taylor, les médias ont été blâmés pour leur couverture des accommodements raisonnables. Trop sensationnalistes, peu rigoureux, etc. Mais comment les médias ont-ils réellement couvert les cas d’accommodements raisonnables ?
Les journalistes se sont eux-mêmes mis sur la sellette lors du congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) en novembre dernier, sans arriver à une conclusion claire. Il appert tout de même que c’est bien moins «pire» que ce que l’on pourrait croire, selon Me Julius Grey, avocat québécois spécialisé dans les questions de libertés individuelles, et Raymond Corriveau, président du Conseil de presse du Québec et professeur de communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières.
Une seule plainte
«Au conseil, la seule plainte en rapport avec les accommodements raisonnables que nous ayons reçue, sur 800 environ annuellement, est celle qui a trait à la une du Journal de Montréal du 15 janvier 2007 où l’on titrait "59% des québécois se disent racistes", signale M. Corriveau. Une seule plainte, ça ne peut pas être un hasard!»
Notons que le Conseil de presse, qui est composé en rotation, de huit membres du conseil d’administration issus du public, d’entreprises de presse et de journalistes, a retenu partiellement la plainte, en ce qui a trait au sensationnalisme de la manchette.
M. Corriveau, qui préside le Conseil de presse depuis quatre ans, reconnaît que certains médias ont peut-être mis l’accent sur certains cas d’accommodements raisonnables, mais ils ont tout de même exprimé ce qui se passe dans la société civile présentement. «Il y a un inconfort dans les élites politiques et juridiques sur cette question et les médias en ont bien témoigné.» Le professeur a aussi rappelé que les gens connaissent bien les médias et savent que certaines stations de radio ou journal vont y aller plus fort que d’autres. «La réflexion sur le rôle des médias a beaucoup évolué avec le temps. L’analyse citoyenne est beaucoup plus sophistiquée et il y a plus d’outils interactifs.» De plus, souligne Raymond Corriveau, le discours des années ’50 qui soutenait que les médias dictaient aux gens quoi penser est bien révolu.
«On peut tous se féliciter que même avec ce processus social largement couvert, avec un sujet tout de même assez émotif, il n’y a une qu’une seule plainte», soulève M. Corriveau, concluant au passage que le Conseil de presse du Québec a pour mandat de promouvoir le respect des plus hautes normes éthiques en matière de droits et responsabilités de la presse.»
Un débat assez bien couvert
«C’est une crise à petite échelle, pas une crise de conscience, croit quant à lui Me Julius Grey. Le devoir des médias est tout de même de faire vendre, mais on ne peut pas dire qu’ils ont semé la peur.»
Me Grey, connu pour avoir notamment défendu des causes controversées telles que le droit de porter le kirpan à l’école ou la permission pour les hassidiques d’installer l’érouv, pense que les médias ont dans l’ensemble bien fait leur travail. «Ils ont joué un rôle moins important que dans le dossier du projet de loi conservateur sur la lutte contre la criminalité», estime-t-il.
Ardent défenseur des libertés individuelles, Julius Grey soutient de plus que les gens ont tendance à avoir une loyauté collective très forte dans des situations telle que la Commission Bouchard-Taylor. Dans l’ensemble, l’avocat chez Grey Casgrain juge que certaines interventions citoyennes ont montré que l’on ne connaissait pas toujours la réalité des minorités, mais que peu d’interventions racistes ont été rapportés dans les journaux et ailleurs.
«Je pense que la Commission Bouchard-Taylor va avoir montré qu’il n’y a pas de distinction entre les différents groupes de la société, mais plutôt entre les villes et les régions. Les opinions à Montréal et Vancouver sont souvent plus proches que celles de Joliette et Prince Rupert», conclut Me Grey.