Montréal mérite mieux
Depuis le rejet d’un projet de casino à Griffintown, il est de bon ton de prétendre que les groupes de pression condamnent Montréal à l’immobilisme. Est-ce bien le cas? En ne retenant que les grands projets proposés au centre-ville depuis quelques décennies, il faut reconnaître que les groupes de pression ne se sont pas opposés aux bons projets comme le Centre de commerce mondial, la Cité du Multimédia, le Quartier international et, aujourd’hui, le Quartier des spectacles.
Par contre, c’est grâce à eux que la gare Windsor n’a pas été démolie, que le Domaine des Sulpiciens et le couvent des Sœurs grises n’ont pas été saccagés, que la rue McGill n’a pas été fermée, que le Vieux-Port est resté ouvert sur le fleuve et, enfin, que le projet de la Cité Concordia a été stoppé.
Ces deux derniers projets sont instructifs, car les motifs pour lesquels ils ont été rejetés gardent toute leur actualité. Au début des années 1970, le gouvernement fédéral avait projeté de construire dans le Vieux-Port un vaste projet immobilier, deux fois plus imposant que celui proposé maintenant à Griffintown. C’est grâce à l’opposition des citoyens que le Vieux-Port est heureusement devenu la promenade des Montréalais, le lieu le plus convivial de tous les réaménagements de vieux ports désaffectés de la côte Est du continent nord-américain.
À la même époque, le projet de la Cité Concordia avait menacé de destruction totale le quartier de Milton Parc. La levée de boucliers des citoyens a de nouveau permis d’éviter le pire. Ces deux projets s’avéraient de mauvais choix parce qu’élaborés sur des concepts abstraits, importés, qui ne correspondaient ni à l’esprit des lieux ni à la culture des Montréalais. On n’a qu’à jeter un coup d’œil aujourd’hui sur les deux tours de La Cité érigées sur l’avenue du Parc pour s’en rendre compte.
Le projet Griffintown
Un bon projet urbain, c’est un projet qui surgit de l’esprit et de la culture des lieux: il a besoin d’un concept d’aménagement adapté, original, qui s’inspire de la trame urbaine, des bâtiments existants et de la vie communautaire locale pour faire émerger un scénario d’aménagement capable de mettre en valeur une culture et un patrimoine distincts de façon à ensemencer l’avenir.
S’imaginer qu’en superposant un concept de centre commercial de banlieue sur la trame et l’héritage urbain de Griffintown et qu’en jouant avec la couleur de la brique on va engendrer des lieux de résidence et d’usage captivants, c’est s’illusionner. Pire, s’imaginer qu’en amenant la population à participer à l’amélioration d’un concept aussi inadapté et aussi banal on va réussir à créer un quartier qui a de l’allure, c’est une idée qui n’a pas d’allure.
La responsabilité des élus
Un des problèmes très sérieux de Montréal, c’est que chaque fois qu’un promoteur sort un gros lapin, les élus, humant les retombées potentielles en taxes, déroulent le tapis rouge et agitent les épouvantails d’usage. Qu’on se rappelle la saga du stade au centre-ville. À écouter les discours de l’époque, Montréal ne pouvait survivre comme métropole sans un stade au centre-ville. Qui parle aujourd’hui de construire un stade au centre-ville?
Il est temps que nos élus se décollent le nez du miroir, prennent leurs responsabilités et aillent voir ailleurs comment des villes, qui ont hérité de friches industrielles, ont su tirer profit de cet héritage. C’est le cas de Londres, notamment, avec sa South Bank, dont le recyclage en a fait un lieu d’une vie et d’un caractère urbain extraordinaires, un succès à l’échelle de l’Europe.
C’est le cas de Manchester, en Grande-Bretagne, qui, après avoir perdu la moitié de sa population à la suite du déclin de l’économie industrielle, a assuré sa renaissance en tablant justement sur le potentiel d’originalité et d’usage de ces mêmes lieux industriels. Plus près de nous, c’est le cas du district des distilleries de Toronto, en voie de devenir un paysage unique au Canada.
Il serait temps que nos élus se rendent compte que Montréal est une des villes les plus remarquables d’Amérique pour sa culture et son patrimoine bâti et que ce n’est pas en se mettant à la traîne de promoteurs qui pigent des concepts et des idées à droite et à gauche, au gré de leurs intérêts, qu’ils vont faire fructifier cet héritage. Montréal mérite mieux, beaucoup mieux!
Jean-Claude Marsan
Architecte, urbaniste et professeur titulaire à l’Université de Montréal