LA FIN DU PÉTROLE BON MARCHÉ
Il faut mettre fin au pétrole à bon marché !
Benoit Charette
Ces propos peuvent vous sembler cruels, mais le prix élevé du pétrole est la seule solution au développement rapide et durable des énergies alternatives. Il y a et il y aura encore du pétrole pour de nombreuses décennies; il ne faut pas attendre le tarissement de cette ressource pour regarder ailleurs.
Il y a 50 ans, on parlait de la fin des réserves mondiales de pétrole dans 50 ans. Cinquante ans plus tard, on reporte encore l’échéance dans 50 ans. Il y a autant de théories que de théoriciens. À titre d’exemple, la très respectée Agence internationale de l’énergie (AIÉ) annonçait en 2007 que le prix du baril de pétrole devrait se maintenir aux environs des 45 $ jusqu’en 2030, et que la production atteindrait alors 123 millions de barils par jour. En 2008, l’AIÉ fait une spectaculaire volte-face et révise de façon majeure ses positions : le prix du pétrole devrait plutôt osciller entre 100 et 200 $ d’ici 2030, et la production de pétrole ne dépassera pas 106 millions de barils par jour (on en produit aujourd’hui environ 85 millions). Bref, on ne connaît pas réellement ce qu’il reste des réserves mondiales, et les prévisions changeront en fonction des découvertes. Une chose est sûre, toutefois, l’époque du pétrole facile à obtenir et bon marché est bel et bien terminée. Et les avertissements de pénurie commencent à poindre à l’horizon. Il y a deux semaines, la toute-puissante armée américaine a émis un communiqué dans lequel elle précise que « d’ici 2012, le surplus de capacité de production de pétrole pourrait disparaître complètement, et aussi tôt qu’en 2015, l’insuffisance de production pourrait atteindre presque 10 millions de barils par jour ». Ces propos émanent du plus grand client singulier de pétrole de la planète, l’armée américaine, qui « boit » 340 000 barils de pétrole par jour.
Un tel manque signifie que, en 2015, on ne pourra répondre qu’à environ 10 % de la demande en or noir. Tout produit qui voit sa demande augmenter exponentiellement face à l’offre devient très coûteux. Comme le monde actuel tourne autour du pétrole, l’économie risque d’en souffrir, et le dollar cinquante que nous avons payé pour le litre d’essence nous semblera probablement très bon marché dans cinq ans. Le pétrole est déjà à l’origine de plusieurs guerres, et les pays émergents comme la Chine ou l’Inde seraient littéralement paralysés sans pétrole. La vraie question n’est pas de savoir si oui ou non il y a encore du pétrole, mais bien de se demander ce qu’il y a comme alternative renouvelable au pétrole. L’âge de pierre n’a pas pris fin le jour où l’homme a manqué de pierres, mais bien le jour où il a trouvé mieux et à meilleur prix que la pierre pour faire le même travail. La nature humaine est ainsi faite; tant et aussi longtemps que le pétrole sera disponible et fera le travail à un prix moindre que les énergies alternatives, son utilisation sera privilégiée. Le développement d’autres carburants passe irrémédiablement par une forte augmentation du prix du pétrole. Faudra-t-il attendre un effondrement de l’économie, une autre crise majeure et d’autres périodes d’ajustement ? Sans doute.
Cette révolution ne passera toutefois pas uniquement par le citoyen; les montants impliqués sont beaucoup trop lourds à absorber. Les gouvernements devront faire des choix de société; ils devront subventionner, soutenir et planifier le développement d’énergies nouvelles, du transport de masse et individuel qui ne mettra pas la planète en danger. Il est vrai qu’on voit poindre quelques lueurs d’espoir comme les véhicules hybrides rechargeables et les biocarburants, mais nous sommes loin, très loin d’une alternative viable au pétrole. Il est impossible de faire ces changements sans avoir à prendre de difficiles décisions. Il faudra un jour, très bientôt, avoir le courage de nos actes et mettre de l’avant des projets qui changeront profondément nos vieux réflexes d’automobilistes. Pour le moment, les gens parlent de changements, mais, curieusement, ne veulent rien « changer » à leur routine. Un changement impose une nouvelle attitude; et il faudra souffrir. Voulez-vous souffrir moins maintenant ou plus dans quelques années ? Se mettre la tête dans le sable ne fonctionnera pas, et la douleur sera peut-être insupportable si l’on attend trop.
Voilà pourquoi, il faut augmenter le prix du pétrole à long terme, c’est la première étape qui fera tourner l’engrenage d’un réel changement.
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Benoit Charette est co-propriétaire et rédacteur en chef de l’Annuel de l’Automobile 2010. On peut également l’entendre à l’émission Dutrizac, l’après-midi tous les vendredis à 14 :05 sur les ondes du 98,5 fm à Montréal.