Un souvenir de Noël…
Dédié au bedeau!
Le plus beau cadeau de Noël à déballer n’est pas celui glissé sous l’arbre, n’est pas celui enveloppé de papier rouge, n’est pas celui ficelé d’un ruban vert…
Le plus beau cadeau de Noël, c’est le souvenir.
Bien que la mémoire puisse involontairement échapper un ou deux détails, le cœur, lui, nous fait revivre intensément les émotions d’un moment. Heureux ont été mes Noël, heureux sont mes souvenirs. Ce souvenir habite mon cœur depuis plusieurs années, j’ai pensé le partager…
Qui à Lachine, du moins les gens de ma génération, n’a pas, à un Noël, assisté à la messe de minuit à la paroisse Sainte-Françoise-Romaine? Vous vous souvenez? La paroisse où le bedeau de cinq pieds a été le plus grand des plus grands bedeaux!
C’est le bedeau qui a participé à la construction de l’église, à l’érection du clocher avec les câbles, à la finition du toit, à éteindre le feu pris dans la vadrouille à goudron.
C’est le bedeau qui essuyait les bancs et les prie-dieu pour que personne ne se salisse. C’est celui qui déroulait le tapis dans l’allé centrale, allumait les lumières, passait la quête, installait les décorations, montait la crèche et bien plus encore…
C’était son église, l’église à Bedeau.
Vous vous souvenez?
À l’église, pour assister à la messe de minuit, il fallait arriver au moins 45 minutes à une heure avant. L’attente en valait le coup…
À l’entrée, du haut de ses cinq pieds, y avait Bedeau qui accueillait chaleureusement ses paroissiens et saluait timidement les visiteurs. Ce n’était pas le bedeau de tous les jours! C’était le bedeau de Noël, un bedeau décoré, un bedeau de décorum, un bedeau solennel, un bedeau de circonstance. Aucune autre paroisse n’avait un bedeau de Noël comme bedeau.
Le voyez-vous?
Il avait son complet foncé, petit nœud papillon bleu au cou et ceinturon bleu à la taille: l’allure concept pour la circonstance.
À la fin de la soirée du 24 décembre, pour avoir une place assise, on arrivait vers 11 heures, 11 heures 15. Au pied de l’allée centrale, où le tapis rouge avait été déroulé dans sa droiture, Bedeau, de ses beaux atours, après avoir ouvert les portes, ouvrait les bras et nous attendait…
Rendu à notre banc, assis bien droit, même si les lumières étaient tamisées, on pouvait voir les décorations, la crèche, Marie, Joseph, les bergers, eux aussi dans l’attente.
Ça sentait Noël!
Vous vous souvenez?
Le temps avançait, les gens arrivaient. On entendait les murmures des vœux de Noël à distance. Puis soudain, précédé d’un son de trousseau de clefs qu’on agite, on perçoit un bruit de pas rapides venant de l’arrière de l’église. Comme un éclair, Bedeau, le major d’hommes, le corps bien droit et les bras battant, par l’allée centrale, notre homme se dirigeait d’un pas certain, via le chœur, vers la sacristie. C’était à se demander si un berger de la crèche n’avait pas perdu un de ses moutons…
Les bancs devenaient de plus en plus décorés et colorés par les gens, il était maintenant 11 heures 30. On entendait les membres de la chorale se corder et s’accorder au jubé.
Sans crier gare, qui voit-on apparaître dans le chœur? Bedeau. Sans bouger, il est au garde-à-vous. Il jette un coup d’œil à gauche, jette un coup d’œil à droite, comme pour traverser la rue. Puis d’un trait, il descend les quelques marches. D’un pas militaire, à coup de talons, par l’allée centrale, se dirige à l’arrière.
Brusquement, il s’arrête à un banc, se penche, donne une poignée de main, chuchote à l’oreille. Il se redresse, lance un regard inquisiteur, remonte son pantalon, ajuste son ceinturon, centre son nœud papillon et entonne son pas jusqu’à l’arrière de l’église.
Le voyez-vous?
On s’anime, une frénésie s’étend. À faibles mots les arrivés se souhaitent les voeux d’usages, les regards les confirment. Presque aucune place assise de disponible. Il est 11 heures 45. Le clocher nous le valide dans sa cantate.
L’entendez-vous?
Toujours assis bien droit dans nos bancs, le bruit de clefs se fait entendre. Les coups de talons suivent la cadence de plus en plus rapide. C’est l’urgence, est-ce la panique? Bedeau est en deuxième vitesse. Aussitôt entendu, aussitôt passé. C’est le coup de vent précurseur. C’est imminent! Mon Dieu Seigneur, j’espère que Marie n’accouchera pas prématurément.
S’en va-t-il faire bouillir de l’eau, préparer des langes? Non! Il s’arrête, regarde sa montre, se retourne, nous fait face au ¾ de l’allée centrale. Il regarde encore à gauche et à droite. Il lève le bras pour faire signe à un retardataire d’une place disponible à la rangée qu’il pointe d’une façon discrète. Il attend patiemment ce paroissien. Oh! Elle arrive. Sourire en coin, il retourne les talons et le voilà parti, direction sacristie…
Vous l’avez vu?
Minuit moins deux. Les lumières scintillent à leur maximum. Bedeau réapparaît dans le chœur, descend les trois marches, emprunte l’allée centrale, s’arrête, jette un dernier coup d’œil. Il fait un 360 degrés, stop, ajuste pantalon, ceinturon et nœud papillon. Son regard se fixe vers le jubé, c’est le signe au maître chantre. Le silence se propage. Tout est en place. Son église est enfin prête à enfanter. Il repart en troisième vitesse vers l’arrière.
Il est minuit.
On entonne avec conviction le Minuit chrétien, c’est l’heure solennelle.
Écoutez!
Vous vous souvenez?
Moi oui!
Merci Bedeau et joyeux Noël!
Gilles Beauregard