Je n’ai pas l’occasion de prendre souvent le taxi. Mais cette fois, c’est différent. C’était aussi prévu qu’une tempête de neige en février… J’ai un peu bu, il est très tard, je suis à pied. Je sors du party, content de ma soirée. Des retrouvailles du secondaire! C’est toujours agréable; je dis toujours, mais c'est, disons, «souvent» agréable. Je me suis retrouvé dans un bassin de souvenirs formidables. Une trentaine d’hommes, plus ou moins bedonnants (des «mononcles» de toutes sortes; moi, y compris, vous savez bien). Une dizaine de femmes…
Toutes les phrases commencent par :
– «Te souviens-tu?...»
On ne s’est pas vu depuis plus de 40 ans. On parle des profs. Certains ont marqué nos vies positivement, d’autres ont carrément démoli temporairement certaines existences. On parle aussi des autres élèves et un peu de nous-mêmes finalement. Une soirée qui nous révèle et qui prouve que, dans le fond, on ne change pas tant que cela.
C’est Pierre T. qui est en charge de la réunion d’anciens. Un organisateur-né. Pierre était en charge de tout à 16 ans à notre école. À la polyvalente, il avait déjà l’étoffe d’un leader. Un véritable Gabriel ou Léo de mon époque. Il avait du charisme, de l’ambition et le goût de réaliser des choses. Aujourd’hui, plus de quarante ans après, il est copropriétaire d’une méga quincaillerie à la mode qu’il dirige avec brio.
Il y a bien sûr, Bertrand qui est là. Le tombeur. Un vrai. Ado, il pouvait avoir la fille qu’il voulait. Grand frisé et premier de classe. De plus, il jouait de la guitare et dansait comme un Dieu. Tout, quoi. Il avait tout! Bert comptait les trois quarts de l’école comme amis. Les autres étaient jaloux. Bertrand avait tout, mais tout n’est pas assez. La vie l’a rattrapé. Il est divorcé pour la deuxième fois, père de trois filles de trois femmes différentes… Ça coûte cher être Don Juan! Bert a troqué ses bouclettes dorées pour un casque de bain et porte une barbe rousse qui le vieillit. Il est importateur de café.
Toujours en train de rire, comme avant, Mireille est nouvellement grand-mère. Un rôle qui lui va très bien. Menue et électrisante, elle est simplement belle, elle attire par sa personnalité tous les regards. À l’école, elle a été reine du carnaval pendant deux années consécutives. 40 ans ont passé. On peut dire qu’elle était la reine de la soirée. Son charme discret opère toujours autant. Même Bert qui boit autre chose que du café, a les yeux couleur désir.
Il y a bien les jumelles Brouillette, mais j’en parle pas… Aucun intérêt avant, aucun intérêt maintenant. Elles travaillent toutes les deux à la même pharmacie, collées un jour, collées toujours… C’est tout ce que j’ai à dire.
C’est une ambiance très chaleureuse que la soirée se passe. On rit, on se surprend à constater l’usure du temps qui a fait son œuvre. Nos rides que l’on dit d’expression se sont beaucoup exprimées, je dirais. Je reconnais plusieurs bonhommes présents, mais ce sont les femmes qui sont le plus difficilement reconnaissables. Elles sont pour la plupart blondes, se sont parfumées et parlent toutes en même temps.
Après les dizaines de bisous et les au revoirs interminables, je me pose la question en sortant de la salle. Moi, quel effet je leur fais? Ils m’ont reconnu, mais qu’ont-ils aperçu? Je ne réponds pas, j’ai trop peur de la réponse.
J’entre dans le taxi, donne mon adresse au chauffeur de mon âge. Il s’appelle Claude. Je te connais, lui-dis-je. Un ancien de la polyvalente. Je lui parle de la soirée retrouvailles que je viens de vivre, de Cholette qui sent aussi mauvais, de Béa qui danse encore comme une hippie, et qui possède deux salons d’esthétique, du gros Ouimet qui mange encore tout le temps et de Monsieur Pilotte qui, du haut de ses 73 ans, se prend encore pour notre prof d’histoire qu’il fut.
Ce n’est pas le hasard si Claude est là, c’est Pierre T qui a tout prévu. Il a recruté trois anciens camarades pour nous reconduire à la maison… genre «Nez rouge» en juillet. Ah ce Pierre!
Je demande à Claude, qui ressemble à Stéphan Bureau, en plus vieux, ce qu’il fait dans la vie? Il est à la retraite et fait du bénévolat pour les personnes âgées. Il me regarde en souriant… Oui, oui pour les personnes âgées! J’en prends quelques rides tout à coup.



