Elle a si hâte que le printemps s’installe vraiment. Son mari est parti au centre d’achats. À sa pension depuis plus de quinze ans, il a comme développé tout un réseau de connaissances; des bonhommes sympathiques de son âge. Comme lui, ils passent leurs après-midis au Carrefour Angrignon. En hiver, parce qu’il fait trop froid; en été, parce qu’il fait trop chaud. Ils se ramassent, une bonne dizaine à placoter de tout et de rien: la grève des étudiants, les Canadiens qui ne font pas les séries, le chien de Pénélope. Ils réinventent le monde, ils se réinventent.
Il est passé midi et le soleil a envie de faire le fin. Après la vaisselle, la voilà assise sur le bacon avec sa tasse de thé vert, sa veste rose et beige et ses mots mystères… Le Bonheur quoi!
Huguette a décidé que le vrai printemps est arrivé ce matin, en même temps que le camion de vidanges. Elle trouve l’hiver de plus en plus dur, elle n’en peut plus de la grisaille, du radotage de son mari Félix qu’elle adore, des nouvelles télévisées qui la paralysent. Gouvernement, corruption, travaux routiers, etc. Déprimée? Pas vraiment; juste tannée. Elle sirote son thé bouillant dans sa vieille tasse du casino en regardant devant elle, les yeux fixés sur le petit parc qui renaît. Cela la remplit de joie. Une joie petite et réconfortante.
Les oiseaux sont fous. Le jeune facteur siffle une «toune» de Fred Pellerin et le balai mécanique nettoie le boulevard, il lèche un restant d’hiver. Elle tourne machinalement l’anneau d’or qu’elle porte à son doigt depuis 47 ans. Toute une vie. Le cercle de la vie, pense-t-elle. Sa naissance à Saint-Henri, sa famille, des deuils et des joies, des peines.
Chaque printemps, c’est comme un nouveau départ pour Huguette. Elle revit, elle s’allume et prend de petits risques, de gentils paris. Elle mise sur le bonheur, elle l’appelle et il vient comme un petit chat qui sort de sa cachette. Parce qu’il n’est jamais loin le bonheur, surtout lorsqu’il est habillé de printemps de la tête aux pieds. Depuis longtemps, elle sait qu’il est fait de petits riens et qu’ils accompagnent les cœurs joyeux. Aussi s’est-elle conditionnée à prendre le temps de bien le voir, de bien le saisir. Ça s’apprivoise le bonheur. Huguette pense qu’elle est de plus en plus douée pour le bonheur; ça lui vient facilement, comme quelque chose de naturel, de mérité; elle lui donne toute la place.
Elle a certaines raisons de s’en éloigner. De santé fragile, elle se dit que demain, elle ira mieux… et ça marche souvent. Un gros papillon jaune et noir lui frôle la tête, comme un signe du temps présent. Le bonheur au présent de l’indicatif, comme dans vivre, créer, aimer, écouter, donner et prendre. Prendre le temps, s’accorder des douceurs, des plaisirs simples : faire une tarte, écrire à une amie sur Internet, danser avec son vieux en plein milieu du salon, chanter avec ses petits-enfants. Huguette a compris tout cela et elle va dans la vie avec assurance et énergie. Pleine d’espoir et de rêves à réaliser, elle a la certitude que le bonheur existe, puisqu’elle l’invente chaque jour.



