C’est écrit dans sa face. Une fille de joie qui a l’air si triste. Elle se tient dans le quartier. Même coin de rue, une cigarette au bec, même quête. Elle lance son regard de chatte sans chaleur aux passants, particulièrement aux automobilistes, aux hommes qu’elle considère tous comme des clients potentiels.
Mardi matin, vers 8h30, elle est là, comme une boîte aux lettres, toute de rouge vêtue. Trop maquillée, trop voyante et trop persévérante pour être une madame ordinaire. J’ai un peu de temps et l’envie de la «surveiller» me prend.
Comme un faux détective privé, je m’installe, tel un chat curieux sur le bord d’une fenêtre devant un papillon endormi. Je regarde le show, voyeur certes, mais surtout nourri par le désir de comprendre son jeu et de prendre conscience d’une activité récurrente dans le quartier. Une femme qui travaille, une femme qui vit.
Bien confortablement installé au volant de mon véhicule, je savoure le petit matin. Il fait trop beau. Je bois mon café «déroulez le rebord», sans délaisser du regard cette femme sans âge. J’éteins la radio et descend la fenêtre pour encore mieux goûter la scène. Dehors, sur la branche d’un arbre presque mort, une maman oiseau nourrit ses oisillons. Mais c’est une autre histoire.
Voilà qu’elle s’allume une autre cigarette. Elle semble fatiguée. Elle a le regard perçant d’une perdrix vive et débrouillarde, me dis-je. De loin, cette femme en rouge pourrait paraître sympathique.
Elle attend. Certains automobilistes jettent un regard couleur désir à cette proie quelque peu fanée. D’autres, choqués, lancent, depuis leur bolide, un mépris sans équivoque. Le temps passe et elle commence à démontrer quelques signes d’impatience. Une mèche de cheveux jaunes lui colle au front. Elle trahit son âge. Quelques rides volontaires dessinent les années passées.
Toujours attiré par la scène, j’espère avec elle le premier client, mais il se fait attendre. Une voiture de police s’en vient; elle ne semble aucunement troublée. Ils se connaissent peut-être. Sans ralentir, l’auto passe devant elle qui esquisse même un sourire. La meilleure défense, c’est l’attaque, pensais-je. Quelle audace! C’est plutôt moi que les agents regardent.
Soudain, elle lance son mégot, comme on lance une pierre à la rivière. Je me dis qu’elle reconnaît son client. Effectivement, une voiture aussi rouge que sa robe approche. Son sourire s’allume. Les yeux rivés sur l’événement, je retiens mon souffle comme si j’étais témoin d’un vol à l’étalage. Un homme d’un certain âge conduit la voiture. Il s’immobilise en face de la coquette. Au même instant, la porte arrière s’ouvre et deux bambins sortent et sautent au cou de la femme…
– «Mamie! Mamie!» lancent-ils.
Elle les embrasse et gagne sa place en avant, auprès de ce qui pourrait être son fils.
Oups! Erreur sur la personne…



