On dit que la tentation entre en général par une porte que l’on a laissée ouverte exprès. C’est précisément la réflexion qui habite l’esprit de Daniel. J’allais simplement lui emprunter un siphon… Problèmes de tuyauterie dans la cuisine. Bref, Dan est un voisin très attentionné qui est toujours là pour aider. Une Mère Teresa de la bricole. Son garage, c’est un mini RONA. Il contient tous les «gugusses» du parfait bricoleur; ce qu’il est. Tout est à sa place. Rien ne traîne. Petits pots de vis, petites boîtes de métal qui contiennent des trésors; ses trésors. Tablettes de rangement impeccables, outils de toutes sortes, gadgets à la mode. Le plancher de ciment est fraîchement peint et brille comme un sou neuf. On veut tous un voisin comme lui. En plus, il est gentil, disponible et discret.
J’arrive chez lui, samedi matin. Je sonne. Comme moi, il vit seul. Pas de réponse. Il est sûrement dans son garage, pensais-je. De fait, je l’entrevois par la fenêtre, assis sur un tabouret, lisant sa Presse du samedi. Je cogne timidement. Il me fait signe d’entrer. N’entre pas dans son garage qui veut. Je me sens comme privilégié. Je pénètre dans ce lieu saint, dans la caverne d’Ali Baba. Il m’offre un café. Je sens qu’il est content de me voir et qu’il veut jaser. Il accepte de me dépanner. J’ai un peu de temps; je reste à l’écouter. Le lavabo attendra.
Je m’installe sur l’autre tabouret, il ne me manque qu’une guitare. Il me verse un café noir et bouillant d’une carafe en alu qui siffle un peu et coupe quelques silences.
– «J’aimerais ça te parler de quelque chose», me lance-t-il.
– «Vas-y mon Dan!», lui dis-je.
– «C’est délicat, dit-il. C’est quelque chose qui m’arrive. Une situation "délicate"».
Encore! C’est intrigant, pensais-je.
– «Continue, j’t’écoute mon Daniel.»
Il me raconte une bizarre d’histoire. Il me dit qu’à son travail – Daniel est mécanicien – la femme de son patron lui fait des avances. Plutôt banale comme situation, compte tenu que Dan paraît assez bien et qu’il est libre comme le tunnel Ville-Marie à 4h du matin.
Mais voilà qu’un petit flirt innocent prend de plus en plus de place dans son quotidien. La dame en question est la comptable du garage.
– «Présentement, me lance-t-il, elle COMPTE sur ma collaboration. Je ne sais plus quoi faire… Elle me tente», me murmure-t-il, comme si quelqu’un pouvait entendre.
Dan prend une gorgée et j’en profite pour lui demander si la chose s’était déjà produite. Si le biscuit avait été consommé quoi.
Il me dit:
– «Oui, deux fois. Dans son bureau, dans le bureau de la comptable, j’veux dire.»
Pour un gars tranquille, je le trouve pas mal dégourdi. J’en reviens pas, mais ça paraît pas.
Je la connais la Marie-Claire. Une femme de tête, une allumeuse, un volcan en constante ébullition. Je la soupçonne de mélanger l’actif et le passif. Le patron de l’entreprise est un maniaque de golf. Il joue été comme hiver, toujours parti avec de gros clients, des amis, des tournois.
La femme est seule à s’ennuyer (comme chantait Pauline Julien). Daniel me raconte que le boss part pour deux semaines au Mexique, jouer au golf en voyage d’affaires. Il lui demande un service: faire de menus travaux pendant les deux prochains week-ends, à son condo de Laval. Sa femme reste ici, évidement; elle va lui indiquer le travail à faire… Le travail à faire, oui! Je comprends, boss.
- «Qu’est-ce que tu ferais à ma place?», me dit-il.
Je lui réponds :
– «J’irais déboucher mon tuyau de cuisine».



