Je suis dans les toilettes au bureau. À mon aise, seul comme une cerise dans une Cherry Blossom. Pas pour longtemps. Il entre en parlant, lui aussi est seul. Je déduis qu’il parle sur son cellulaire. Il parle d’ailleurs assez fort, c’est clair qu’il ignore que je suis dans une des quatre cabines. En fait, je suis son voisin immédiat, un voisin silencieux. Lui, une grosse voix qui porte et qui jette un écho sonore sur les murs drabes des toilettes du troisième. Je hais être à la toilette en présence de quelqu’un d’autres; vous autres aussi c’est pareil? Pour moi, c’est génétique, je veux disparaître, fondre comme neige au soleil. Voilà que le Tony en question, (rassurez-vous, chers collègues, c’est personne du bureau) un livreur de pizza, je crois… Bref, il cause, il cause avec un accent grec ou italien, peu importe.
J’aimerais qu’il sache que je suis là, tout près et je ne sais trop comment me manifester. J’ai bien une ou deux idées. Je trouve cependant son propos intéressant. C’est fou ce que l’on en apprend dans les toilettes des gars. Il parle à son ami Bob.
– «Écoute Bob, c’est moi Tony qui te le dit, laisse pas tomber!»
Je suis curieux, vous me connaissez; cette conversation ne me regarde nullement, mais c’est plus fort que moi, je me fais aussi silencieux qu’un cancer du colon. Tant pis, je ne le connais pas ce Tony après tout. Et puis, ce Bob, il ne devrait pas laisser tomber quoi, qui? Un silence assez long, c’est Bob qui parle de toute évidence. Tony reprend :
– «Puis t’as rien dit, t’as rien faite? Elle le sait pourtant que tu adores faire ça. Tu le fais même seul, une ou deux fois par semaine, dès que tu as une chance.»
Je suis en pleine révélation: toilette-réalité. Je sens que je vais tousser ou faire partir la chaîne, comme pour dire stop… C’est assez Tony, j’suis là quand même! Je me garde une petite gêne. Tout d’un coup que j’en saurais plus? Je sais, messieurs, je brise un mythe, je n’aide pas notre cause. Les hommes sont supposés être au-dessus de ces choses- là! La curiosité morbide, c’est pas dans nos gênes, mais avouons-le que c’est tentant. Le nez me pique, j’ai tellement envie d’éternuer… Ah non! Ça passe, je me pince le nez fortement et retourne à Tony et Bobby. La conversation s’anime et moi aussi finalement. Quelques rires gras qui rappellent la complicité.
– «Ça fait quoi? Ça te regarde Bob, moi aussi j’en ai de besoin, je le fais aussi souvent que toi, j’en suis sûr. J’ai plus ma blonde, asteure, j’ai plusse de temps pour ça… Avant Gina voulait que je fasse ça avec elle, mais on n'avait pas le même rythme. Ça y prenait trop de temps, j’me suis tanné, lance Tony en riant. Je l’attendais et ça me refroidissait.
Je me sens précisément, tellement voyeur. J’assiste, bien malgré moi, à des confidences de taverne, disons très intimes. Je ne pensais pas que deux hommes pouvaient parler de la CHOSE avec tant de facilité. On évolue finalement, pensais-je. Y a de l’espoir en l’hommerie; on peut échanger, nous autres aussi aux toilettes… Ça continue :
– «Bon, je te le dis, c’est plus dur en hiver! Oui, oui, je comprends, mais fais ça de bonne heure le matin. Après une heure, une bonne douche et l’affaire est ketchup.»
Too much information! Il est trop tard pour manifester ma présence, mais je suis sauvé par l’arrivée d’un troisième visiteur. Il passe au lavabo, pendant que Tony conclut :
– «Té-cas, je te laisse Bob, je t’encourage à continuer ton jogging, c’est bon pour la santé, ça garde en forme. Allez, salut brother, on se voit à la Cage aux sports ce soir pour le match!»




