Nous marchons dans l'allée de pierre qui n'en finit plus. Devant nous se dessine l'une des plus grandes merveilles architecturales de la planète: Angkor Wat. À chaque pas, il est plus imposant. Ce temple est le plus grand ensemble religieux au monde, toutes croyances confondues.
Symbole national, Angkor Wat figure sur le drapeau du Cambodge. C'est le plus gros, le plus visité, mais ce n'est qu'un temple parmi les dizaines d'autres de la région. Certains sont vieux de plus d'un millénaire. Sur chaque site, des roches taillées, couvertes de mousse, sont éparpillées dans la jungle. Quand ils sont mis en valeur, reconstruits, les temples d'Angkor révèlent leur splendeur et la gloire de l'Empire khmer.
Difficile de saisir en un clic toute la grandeur d'Angkor Wat. Surtout quand des travaux de rénovation viennent gâcher la prise de vue classique de ce temple, avec ses tours qui s'élèvent au-dessus de son mur d'enceinte. Des serpents à sept têtes, les nagas, invitent le visiteur à pénétrer plus profondément dans ce lieu. Les murs qui entourent le sanctuaire sont finement ciselés. Des hommes, des dieux, des chevaux... Partout, des apsaras, ces nymphes aux seins nus et au sourire énigmatique, sont gravées sur les parois.
Le calme règne. Seuls quelques touristes bravent le soleil et la chaleur étouffante. Nous parcourons les galeries, arrêtons un moment dans la cour intérieure, observons les escaliers escarpés menant aux cinq tours. Quelques cris de singes nous rappellent que tout autour, c'est la jungle. Un macaque tente de chiper les suçons de nos garçons. Je me dis que demain, je viendrai à l'aube. Seule.
Il fait nuit noire quand le tuk tuk se dirige vers Angkor Wat. Le bruit émanant des arbres en lisière de la route est assourdissant. De concert, la faune crie de joie à l'aube de cette nouvelle journée. Mon chauffeur me dépose et installe son hamac. Déception. Il y a foule! Tout le monde cherche sa place au soleil, qui se lèvera dans un moment. Ça joue du coude devant le temple qui se reflète sur un lac formé par la saison des pluies. Ça joue de l'appareil photo. Le ciel s'illumine, se colore. Je joue du coude et de l'appareil photo. Puis, j'en ai assez. Tant pis pour la photo parfaite! Je pénètre dans le sanctuaire.
Mon objectif: grimper les tours d'Angkor Wat. Je n'avais pu le faire la veille. Mes épaules étaient couvertes, mais mes bermudas étaient trop courts. Ce matin, je suis vêtue décemment. Or, je pourrais être nue que ça n'y changerait rien! L'accès aux tours est fermé pour encore deux heures, mais ça s'arrange. Le gardien de sécurité vient à ma rencontre et me propose de lui graisser la patte pour un accès immédiat. La vue est moche. Et j'ai le sentiment de souiller le temple en y accédant illégalement. Je retourne me coucher.
Le terrain de jeu de Lara Croft
À Ta Prohm, architecture et nature fusionnent. Ce temple a été rendu célèbre par le film Tomb Raider, dans lequel Angelina Jolie a connu la gloire. L'actrice est aujourd'hui citoyenne cambodgienne et bienfaitrice reconnue. Ta Prohm, où des scènes épiques du film ont été tournées, est encore partiellement envahi par la jungle. Mon esprit d'aventurière se réjouit.
Comme des poutres de soutien, les arbres poussent à travers les ruines. D'immenses racines se déploient sur les parois de pierre. Des corridors mènent aux tours et aux cours ombragées de Ta Prohm. Après des siècles d'abandon, la nature a repris ses droits. Aujourd'hui, temple et végétation sont indissociables. C'est pittoresque! De lourds travaux de conservation et de reconstruction visent à mettre en valeur les bâtiments. Souhaitons que, peu à peu dégagé de son épais couvert végétal, ce lieu demeure enchanteur. En symbiose avec la nature.
La journée avance et nous aussi, d'un temple à l'autre. Le site d'Angkor Thom est gigantesque. Nous y accédons par une superbe porte de pierre ornée du visage d'un bodhisattva. Elle est gardée par des dizaines de dieux et de démons alignés. En visitant le principal temple, le Bayon, je me sens observée. Je contourne une des 54 tours, me réfugie derrière une seconde, mais des regards sont toujours posés sur moi. Je lève les yeux. En haut de chacune des tours, quatre énormes visages sont gravés.
Nous poursuivons notre route sur des terrasses et des sentiers bordés de ruines. Si Angkor Wat est le plus grand temple, le site d'Angkor Thom, qui héberge plusieurs monuments, est le plus vaste. Nous avons le lieu pour nous seuls, ou presque. Libellules et papillons nous accueillent. L'un d'eux nous suit tout au long de notre visite, se posant sur le bras de Manu, sur la tête de Louka, sur mon nez... Je suis au sommet d'un temple pyramidal quand le soleil est à son plus bas.
Le lendemain, nous nous éloignons un peu plus de Siem Reap, une ville qui se développe au rythme de l'affluence effrénée des touristes. Le trajet en tuk tuk est long, mais agréable. De chaque côté de la route, des ruines évoquent la puissance passée du royaume d'Angkor. Elles font place à la campagne, aux rizières. La pluie fait place au soleil, puis à la pluie, puis au soleil... Nous arrivons à Banteay Srei.
Ce temple est une dentelle de pierre rosée. Le site est compact, mais chaque détail est réalisé avec minutie. Sur les murs et les portes, des personnages et des symboles sont finement gravés. De loin, l'effet est saisissant. De près, c'est tout simplement splendide. Nous jouons à la cachette entre les bâtiments. Manu et Louka courent, rigolent. De petits mendiants nous accompagnent. Nous les nourrissons aux bonbons. Nous concluons la visite par un pique-nique dans les ruines.
Retrouvailles à Phnom Penh
Demain, la visite d'autres temples est au programme. Cette fois en compagnie d'Olivier. Ce bon ami travaille au Cambodge, pour le procès des Khmers rouges (lire la dernière chronique). Nous profitons de chacune de ses journées de congé pour découvrir son pays d'adoption. Il nous attendait à notre arrivée à Phnom Penh, la semaine dernière.
Pop! Une bouteille de champagne arrose nos retrouvailles. Manu et Louka jouent avec leurs cadeaux. Et bla-bla, et re-bla-bla. Nous en avons long à raconter! Quatre mois de voyage pour nous. Deux ans comme expatrié pour lui. Nous nous la coulons douce. Et le champagne coule à flot. Nous sommes les voisins du premier ministre. Des soldats gardent notre rue. Olivier les salue en khmer. Il jase avec tous ceux qu'il croise. S'il rencontrait le premier ministre, il trouverait le moyen d'engager la conversation avec lui!
Lentement, sans nous presser, nous découvrons Phnom Penh et sa promenade au bord du Tonlé Sap. Nous gravissons la seule colline de la ville, où est érigé le Wat Penh. À l'intérieur, des fresques sanglantes décorent les murs. Un homme tente d'échapper à la gueule d'un crocodile. Un autre se fait bouffer par des chiens. Certains sont torturés. Plutôt déroutant dans ce havre de paix! Sur la colline en plein centre-ville, des singes s'amusent dans les arbres et sur les lampadaires.
Devant le temple, nous libérons symboliquement des oiseaux. Les volatiles nous picossent les doigts, exigeant d'être relâchés rapidement. Louka ne veut rien savoir. Manu garnotte le sien. Les oiseaux s'envolent. Quelques minutes plus tard, ils viennent se poser à côté de la cage dont ils viennent d'être libérés!
Nous visitons le marché russe et le marché central. Et pendant quelques minutes, pour la première fois en quatre mois, Frédéric et moi sommes seuls, sans enfant à proximité. Olivier s'est éloigné avec eux! En couple au cœur du marché, nous sommes désorientés. (Et nous sommes en public!) Nous retrouvons les gamins dans le secteur de l'alimentation. Ça pue le poisson et la bouffe indéfinissable. Nous préférons savourer les grillades khmères dans les restos locaux.
Promenade en région
La majorité des Cambodgiens circulent à moto. Les plus riches optent pour une Toyota ou mieux, un véhicule utilitaire sport Lexus. Il n'y a pas de transport en commun. Même en ville. Pas de métro, pas de bus. Mais des tuk tuks à profusion. À chaque pays son modèle. Au Cambodge, la remorque, couverte d'une toile de piscine, est attachée à la selle de la moto. Avec ses deux banquettes qui se font face, elle ressemble à une carriole des temps modernes. Dans les secteurs en terre battue, le chauffeur nous offre des masques pour ne pas étouffer.
Avec Olivier, nous sortons de la capitale pour découvrir la banlieue. La banlieue rurale. Même la principale route du Cambodge ressemble à un chemin de campagne. C'est généralement asphalté, mais truffé de nids-de-poule. Difficile de rouler à plus de 50 km/h. La circulation se fait à une seule voie dans chaque direction. Tout le monde dépasse n'importe où, même à l'aveugle. Surtout les bus et les camions. Oui, c'est parfois épeurant. Mais nous commençons à être habitués! Olivier aussi.
C'est la saison des pluies et plusieurs terres sont inondées. Les petites cabanes de bois et de feuilles de palmier sont construites sur pilotis. On y accède à l'aide d'une échelle. Des vaches blanches paissent au bord de la route. Des bambins courent à quelques pas de la chaussée. Les visages de trois dirigeants du parti au pouvoir les observent sur des affiches bleuies par le soleil.
Nous arrivons au sanctuaire faunique de Phnom Tamao. Un mélange de Zoo de Granby et de Parc Safari, pas de budget. Des animaux y logent dans de vastes enclos. Les singes viennent leur rendre visite. Les visiteurs qui franchissent les grilles sont accueillis par des cerfs gourmands. Dans des cages, des crocos, des ours, des lions et des animaux indéfinissables. Frédéric s'amuse avec un tigre. Il court dans un sens, puis dans l'autre, protégé par des barreaux. Au bout de quelques minutes, le félin s'effouare, essoufflé. Nous nourrissons les éléphants avec de grandes tiges de bambou. Pour nous remercier, ils nous crachent dessus. Les Cambodgiens s'intéressent davantage à nos enfants qu'à la faune. Dans cette réserve, difficile de dire qui est l'animal exotique.
À Tonlé Bati, nous nous arrêtons dans un temple pré-Angkorien. Nous sommes seuls, avec quelques vieilles, un joueur de xylophone et des gamines insistantes. Ta Prohm - pas celui d'Angelina Jolie, un autre - est à l'écart des circuits touristiques. Nous avons un avant-goût de ce qui nous attendra quelques jours plus tard à Siem Reap.
Le monde est à pleurer
J'ai longuement discuté avec le propriétaire d'un restaurant familial. Il avait du temps à consacrer à ses seuls clients ce soir-là: nous. Il est optimiste. La haute saison approche à grands pas et à gros dollars. Il doit économiser environ 25 000$ pour ses cinq garçons. Il voulait trois enfants, mais sa femme et lui ont continué à procréer, souhaitant avoir au moins une fille. Un gars, ça coûte cher. Au Cambodge, m'explique-t-il, les parents du futur époux paient une dote à la famille de la promise. Hein? C'est le monde à l'envers!
Je vante la beauté du Cambodge, la gentillesse de ses habitants. Il me regarde en souriant. Les Khmers ont le sourire facile. C'est récent, soupire-t-il. Spontanément, il me déballe son passé, intimement lié à l'histoire de son pays. Doucement, comme s'il racontait un conte à un enfant. Il était adolescent à l'époque du génocide. Il a perdu deux frères aux mains des Khmers rouges. Il a survécu aux travaux forcés. Et il a confiance en l'avenir.
Pendant que nous discutons dans son restaurant, des Cambodgiens meurent de faim. Nous les avons croisés sur la route menant au sanctuaire faunique. Comme si tous les vieillards vivant dans l'extrême pauvreté s'y étaient donné rendez-vous. Ils ont connu l'époque des Khmers rouges, y ont survécu. L'échine courbée, les joues creusées, ils en sont aujourd'hui réduits à quêter pour survivre.
Dans le Jeep d'Olivier, nous roulons lentement, les fenêtres montées. Notre ami nous avait préparés mentalement au choc. Sur quelques kilomètres, ils attendent de chaque côté de la route, les mains tendues, le regard suppliant. Des enfants tournent autour de ces dizaines de vieillards. Olivier donne quelques billets à certains d'entre eux. Mais ils sont trop nombreux.
Nous roulons en silence. Un silence ponctué de soupirs. Olivier est troublé, bouleversé. Il a le cœur sur la main et, souvent, la main dans sa poche. Il souhaiterait prendre chaque pauvre par la main, lui offrir de quoi subsister. Et je me dis que je devrais être dans le même état. Ne pas accepter bêtement le monde tel qu'il est. Avec ses profondes inégalités, ses flagrantes injustices. Je ne suis pas insensible. Seulement engourdie. Mon sentiment d'impuissance croît à chaque voyage.
Je rêve de changer le monde. Mais ce puissant désir sommeille en moi. Face au cauchemar des plus pauvres de la planète, je ne fais rien, ou presque. Oh! Je favorise l'économie locale, préfère les petites pensions familiales, les restos tenus par des locaux. Mais si je contribue à l'économie des pays que nous visitons, les plus pauvres des pauvres ne verront jamais la couleur de cet argent. Et ils continueront de tendre la main. Une main que je feindrai ne pas voir. La réalité est parfois trop difficile à regarder en pleine face. J'évite les regards suppliants. Je porte en moi des lunettes fumées, pour ne pas être brûlée de l'intérieur par un monde si injuste.
L'ASIE EN BREF...
Une princesse cambodgienne s'est publiquement prononcée sur la vente de bobettes usagées! Elle signe une chronique à ce sujet dans un quotidien.
Pour dire «non», les Cambodgiens ne font pas un signe avec la tête, mais avec la main. Ils l'agitent de droite à gauche, comme s'ils tenaient une marionnette. Au Québec, un tel geste de la main serait plutôt interprété comme un «bof».
Le prix de l'essence est sensiblement le même au Cambodge et au Québec. Le coût de la vie, lui, ne l'est pas.
Pour avoir une peau de porcelaine, les Cambodgiennes usent ou abusent de produits blanchissants. Difficile de trouver un savon ou un tube de crème qui n'a pas de propriétés blanchissantes.
La devise du Cambodge est le riel. Mais le dollar US est si couramment utilisé que c'est cette monnaie que les guichets automatiques crachent quand on a une carte étrangère. Comme nous n'avons vu aucune pièce de monnaie en circulation, on nous remet le petit change en billets, au taux de 4000 riels pour 1$. Concrètement, si on paie avec un billet de 5$ quelque chose valant 3,50$, on nous remettra 1$ et 2000 riels!
Au Cambodge, la couleur du deuil n'est pas le noir, mais le blanc. Et on ne se marie pas en blanc: la mariée porte plusieurs tenues de différentes couleurs. Mais que ce soit pour des funérailles ou des épousailles, les célébrations durent trois jours!
Nous croisons parfois des gens aux bras, au dos, voire au front couverts de ronds rouges. Ils se sont offert une séance de ventouses, avec de petites fioles de verres chauffées puis appliquées sur le corps, qui ont un effet de succion. Ça guérirait bien des maux.
La plupart des intersections au Cambodge n'ont aucune signalisation. Pas même un panneau invitant à ralentir ou à céder le passage. Les véhicules s'engagent dans les carrefours à basse vitesse, chaque conducteur évaluant qui aura priorité. Règle générale, les plus gros passent en premier.
Quand on ne tend pas quelque chose à deux mains, on touche son coude avec la main opposée. C'est plus poli.
Dans les marchés, loin des boutiques de souvenirs, des vendeurs de sous-vêtements féminins offrent des bobettes bourre-fesses! Rares sont les Asiatiques callipyges, au postérieur rebondi. Les plus coquettes compensent leur popotin plat par des culottes rembourrées, offertes à motif léopard.
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