Notre vie tient maintenant dans deux sacs à dos et une petite valise. Pendant près de cinq mois, nous les porterons de ville en village, de la Chine à la Thaïlande en passant par le Vietnam, le Laos et le Cambodge. Nous les avons d'abord posés à Beijing - Pékin pour les intimes -, que nous apprivoisons à petits pas, au rythme de nos enfants.
Chaque matin depuis notre arrivée, Beijing baigne dans un épais brouillard. De notre appartement au douzième étage d'un immeuble du quartier Chaoyang, au centre-ville, nous avons peine à apercevoir les édifices qui brillent de mille néons la nuit. Puis, en fin de matinée, la brume se dissipe, faisant place au soleil et à une chaleur écrasante. Après une journée riche en découvertes, une brève averse vient rincer notre peau moite, donnant le coup d'envoi à une autre soirée agréable. L'action dans les rues me rappelle Montréal les beaux soirs d'été, ceux où l'envie de sortir est irrépressible.
Et de l'action, il y en a à Beijing. De jour comme de soir. Métropole de 20 millions d'habitants, la capitale de la Chine bourdonne d'activité. Encore plus depuis notre arrivée il y a cinq jours, car avec Manu, 4 ans, et Louka, 2 ans, l'action ne manque pas! Nos garçons, dégourdis et verbomoteurs, ne passent pas inaperçus. Ils figurent déjà sur des centaines de photos de Chinois, probablement séduits par leurs yeux bleus et non bridés. Les gamins affectionnent leur nouveau statut de vedette, se prêtant volontiers au jeu des caméras.
Place Tian'anmen, Mao observe les moindres mouvements des visiteurs. Les kodaks sont braqués sur sa célèbre effigie, chaque touriste voulant immortaliser la scène. Nous aussi. Encore affectés par le décalage horaire, nous foulions la célèbre place publique où un million de personnes peuvent se rassembler, sous haute surveillance.
Nous étions quelques centaines ce jour-là, sans compter les vendeurs de bouffe et de souvenirs, les photographes offrant leurs services et les nombreux soldats. Les Chinois se déplaçaient par groupes, précédés par un guide identifiable au fanion flottant au-dessus de sa tête. Manu et Louka agitaient fièrement les drapeaux chinois que nous venions d'acheter. L'occasion était belle pour une séance de photos.
Les garçons prennent la pose devant Mao pendant que nous reculons de quelques pas. Clic! Voilà qui est fait. Puis... Clic! Clic! Clic! Un attroupement s'est formé autour de nos enfants. Un premier Chinois vient prendre la pose avec eux, avant de céder sa place à un autre, puis à un troisième qui prend Louka dans ses bras, pendant qu'une demoiselle fait des doigts un «peace» à côté de Manu. Et ça continue de longues minutes. Les Chinois en redemandent.
Les photographes «officiels» de la place Tian'anmen se mettent de la partie, suivant nos déplacements. Dès que nous nous arrêtons, le manège reprend. Des étrangers les complimentent, s'extasient, leur font des guili-guili... Dans chaque lieu touristique que nous visitons, des caméras sont braquées sur nos rejetons. Nous songeons à demander 5 yuans par photo, ce qui financerait largement notre voyage!
Dans la cité
Juste à côté de la place Tian'anmen, la Cité interdite, majestueuse, nous attendait le lendemain. On y accède par de gigantesques portes, à l'échelle de ce lieu grandiose. Ce palais a longtemps été maintenu à l'écart du monde. Aujourd'hui, le peuple est invité à y pénétrer en masse et à consommer dans les restos et boutiques qui occupent certains des bâtiments. Le lieu a tout de même préservé son cachet, avec son enchevêtrement de cours, de salles et de pavillons où règne un certain calme malgré le chaos ambiant.
Nous avons aussi expérimenté le chaos du métro à l'heure de pointe. Des dames vêtues de jaune, brassard au biceps et haut-parleur à la main, tentent de faire régner l'ordre sur les quais. Pas évident d'entrer dans un métro bondé! Il faut d'abord trouver un wagon où s'entasser, puis pousser les passagers pour se faire une place. Les portes se sont refermées sur Frédéric, ce qui a bloqué le mécanisme et retardé de quelques secondes le déplacement de milliers de Pékinois!
Nous avons opté pour le métro à quelques reprises, mais nous préférons généralement marcher. Nous parcourons chaque jour de longues distances sur les boulevards, parfois larges de douze voies, et les hutongs, ces étroites ruelles où les véhicules se fraient difficilement un passage à travers la foule. Nous étions hier sur Nanluogu Xiang, un de ces hutongs particulièrement animés, où on peut déguster une brochette de scorpions ou une bière importée. J'ai opté pour la slush au café.
Les enfants peuvent monter et descendre de la poussette, un item incontournable en voyage. Dans nos bagages, des vêtements pour une semaine, des médicaments pour une variété de bobos, un ordi, quelques jouets, des tonnes de couches qui feront progressivement place à des souvenirs et... une voiture téléguidée. Ce joujou n'est pas pour nos garçons, mais pour mon tendre époux, qui n'a pu résister à l'envie de s'amuser avec une des pièces de sa collection!
Baguettes en l'air
À force de marcher, nous avons l'estomac dans les talons! Nous sommes entrés un midi dans le plus touristique des restos. Une bonne vingtaine de bus étaient garés devant. Des Chinois, en file indienne, entraient et sortaient de la place. Pourquoi ce resto est-il si populaire auprès des tours opérateurs? Nous allions bientôt l'apprendre... et apprendre à manger comme les Chinois.
Le canard laqué fait visiblement la renommée des lieux. «C'est bien gras, mais pas trop sucré», peut-on lire sur le menu. Nous salivons déjà! Dans un mandarin qui se résume à une poignée de mots et à un large sourire, nous commandons ce plat typique de Beijing. Sur notre table, quatre assiettes, quatre bols, quatre cuillères et huit baguettes. En langage des signes, je demande des fourchettes pour les enfants. Le serveur nous apporte de verres. En pointant nos bols, je commande aussi de la soupe. Le serveur refuse catégoriquement. Ah...
Quelques minutes plus tard, un cuisinier coupe devant nous le canard entier que nous avions commandé. Il repart avec la carcasse, nous laissant une assiette de fines tranches de viande bien tendre, couverte de peau rôtie et caramélisée et d'une bonne couche de gras qui fond dans la bouche. Végétariens s'abstenir. On nous sert aussi un plat de petites crêpes, de sauce, de concombre, de simili-cantaloup, d'oignons verts, de chili, d'ail et de sucre. Quatre verres d'eau chaude sont déposés sur notre table. Tout le monde nous observe.
Nous ignorons l'eau chaude, servons des crêpes aux enfants et leur coupons maladroitement de petits morceaux de canard avec nos baguettes. Nos voisins esquissent un sourire. Manu tente d'attraper le canard avec ses baguettes. Après un bon moment, tout fier, il nous montre le morceau qu'il a réussi à saisir. Puis l'échappe. Il trouve finalement le truc: il prend le canard avec ses doigts, le coince entre ses baguettes, puis le porte à sa bouche. Louka, lui, mange avec les mains. Nos voisins se bidonnent. Frédéric et moi découvrons un à un les condiments, séparément. Nos voisins rient à gorge déployée.
Nous les appelons à la rescousse. Ils gesticulent qu'il faut mettre le canard et tout le tralala dans une crêpe, pour en faire un rouleau. Une serveuse prend la relève, dans une démonstration des plus convaincantes. Quelques instants plus tard, la carcasse de notre canard arrive sur la table, baignant dans son succulent bouillon. Ah! la soupe. Nous mangeons maintenant comme les Chinois. Ou presque...
Nous découvrons aussi les petites échoppes de rue, savourant dumplings, nouilles et mets indéfinissables. Personne n'est - encore - malade. Des tables basses sont installées au bord des rues. On pose les fesses sur de minuscules tabourets en plastique et on mange les genoux dans le front. On apporte ses restes dans un sac de plastique. L'épicerie constitue aussi un monde de saveurs et de découvertes, que nous commençons à peine à explorer. Tout comme l'Asie...
L'ASIE EN BREF...
En arrivant à l'aéroport international de Beijing, les voyageurs sont invités à coter leur douanier! Pendant que ce dernier pose les questions d'usage et étampe le passeport, on peut appuyer sur l'un des quatre boutons correspondant à sa satisfaction quant à la courtoisie et à la rapidité des douanes chinoises. Il faut définitivement implanter ce système à Montréal...
Certains boulevards de Beijing sont larges, très larges. Si larges qu'il serait difficile pour les piétons de les traverser avant que le feu ne tourne au rouge. La solution: des passerelles et des passages souterrains. Quand le coin des rues est clôturé, les piétons sont invités à descendre ou à monter une volée de marches pour traverser la rue. Pas évident pour les poussettes...
Les bébés ont la craque de fesses à l'air! Les pantalons pour jeunes enfants sont largement fendus à l'arrière. Envie de pipi ou de caca? Ils s'accroupissent sur la chaussée, font leurs besoins et repartent tout bonnement. Pas étonnant qu'ils soient propres en bas âge. Nous songeons à fendre les pantalons de Louka, encore aux couches du haut de ses presque 3 ans...
Des publicités sont projetées dans les tunnels du métro de Beijing. Une série de petites télévisions diffusent des images entre certaines stations. La Société de transport de Montréal devrait y songer...
De gros raclement de gorge se font régulièrement entendre dans les lieux publics. Même si, à l'aube des Jeux olympiques, les Chinois ont été «éduqués» à ne pas cracher par terre, certaines habitudes ont tendance à coller...
Sur certaines autoroutes chinoises, la vitesse minimale varie en fonction de la voie sur laquelle on roule. Par exemple, si la limite est fixée à 100 km/h, les automobilistes doivent rouler à au moins 60 km/h dans la voie de droite, 70 km/h dans celle du milieu et 80 km/h à gauche. Ça n'empêche pas les conducteurs plus rapides de zigzaguer.
Partout à Beijing, on trouve des aires de fitness en plein air. Les Chinois n'ont pas besoin d'abonnement pour utiliser les structures de métal regroupées dans de petites places publiques. Nous cherchons encore les aires de jeux pour enfants...
Il fait un soleil éclatant. Pourtant, des femmes ont ouvert leur parapluie. Craignent-elles un orage soudain? Non! Elles se protègent du soleil avec leur ombrelle.
Même le nom de rue le plus long et bizarre peut exister en plusieurs déclinaisons. Nous habitons sur Gongrentiyuchang Xilu à l'angle de Gongrentiyuchang Beilu, tout près de Gongrentiyuchang Donglu. Pas évident de s'y retrouver.
Beijing ou Pékin? Les Chinois disent Beijing; les Français ont opté pour Pékin il y a quatre siècles. Les deux sont acceptables dans la langue française. La Commission générale de terminologie et de néologie et la Commission nationale de toponymie en France ont choisi Pékin. Quant à Beijing, il s'agit de la transcription officielle du nom de la ville en pinyin, l'alphabet phonétique chinois. Les Nations unies recommandent l'utilisation du pinyin comme système international. Pour quel nom opter, alors? Moi, je fais comme les Chinois: Beijing!
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Nous avons cherché à savoir pourquoi les Chinois pointaient constamment leurs caméras sur nos enfants. On nous a répondu qu'ils étaient jolis et qu'on avait envie de les cajoler, "comme des jouets". Frédéric et moi ne jouissons pas de ce même statut de "mignons". Des étrangers ont insisté à quelques reprises seulement pour qu'on apparaisse sur leurs photos. Comme cet homme et sa mère, place Tian'anmen, qui ont payé pour être photographiés avec moi, me montrant ensuite fièrement l'image qu'ils encadreront probablement de retour chez eux! Être constamment sous les projecteurs, c'est moins chouette quand un de nos gosses est en crise ou vient de faire une bêtise. Tout le monde nous observe, nous filme, pendant que nous disciplinons nos enfants. Nous le faisons avec le sourire, ou presque! Et nous attendons encore cette première rencontre avec un Québécois, qui tarde à venir. Ils sont pourtant faciles à repérer dans une foule de Chinois!